Rencontre avec deux éditrices de Rageot

Grâce à l’association Tremplins de l’imaginaire à laquelle je suis adhérente, j’ai eu la chance d’assister à une rencontre avec deux éditrices de la maison d’édition jeunesse Rageot. Les conseils qui vont suivre sont donc spécifiques à cette maison d’édition mais peuvent être élargis pour certains à la plupart d’autres moyennes/grandes maisons.

Tout d’abord, on a eu le droit à une petite présentation de leur maison: il s’agit d’une structure créée après la seconde guerre mondiale dont le cœur cible est le public 8-12 ans. La part d’auteurs français est de 80-90% et ils ont d’abord été connus grâce à des auteurs comme Evelyn Brisou-Pellen. Le tournant est arrivé lorsque Pierre Bottero les a contacté et leur a envoyé la quête d’Ewilan alors que cette maison ne produisait aucune œuvre issue des littératures de l’imaginaire. Ils ont ouvert une collection exprès pour publier Pierre Bottero qui a alors connu le succès. Vers 2010, ils cherchent à nouveau des titres de littérature de l’imaginaire après la mort de leur auteur phare, Pierre Bottero. Ils ont pu trouver de nouveaux auteurs: Samantha Bailly, Camille Brissot, Charlotte Bousquet. Depuis 2019, ils veulent à nouveau relancer leur catalogue de l’imaginaire ce qu’ils font avec le dyptique Terre de Brume écrit par Cindy van Wilder. Ils se rendent compte avec les libraires que les livres de l’imaginaire chez eux ont une certaine crédibilité.

En ce qui concerne les tranches d’âge, leur socle historique est le public 8-12 ans où ils publient tout type de récits dans différents genres. Pour la catégorie Adolescents, ils ne vont pas hésiter à aller vers des thèmes plus durs et vers des genres qui relèvent surtout de l’imaginaire ou du thriller. L’âge des héros compte pour eux puisqu’il est important que la catégorie cible puisse s’identifier. Les âges doivent rester entre 16-20 ans. Ils peuvent donc refuser des héros plus âgés non pas à cause de l’âge mais des préoccupations quotidiennes du protagoniste. S’il est occupé à gagner de l’argent et à travailler, cela ne reflète pas la catégorie Young Adult (YA). Par contre, si l’âge est de 20-30 ans avec des préoccupations YA, ils ne vont pas hésiter à demander à l’auteur de rajeunir le héros pour publier le livre. En ce qui concerne les sujets abordés, rien ne doit être tabou, il est possible d’aborder la violence/le viol/le sexe mais attention à la violence gratuite qui est inacceptable pour eux. Dans le cas contraire, si les thèmes ne sont pas abordés avec un langage cru, ils peuvent être présents sans se restreindre. Les éditrices sont conscientes de l’importance de montrer aux enfants et adolescents le monde tel qu’il est. La fin d’un livre jeunesse doit contenir de l’espoir, une certaine rédemption et ne pas laisser un univers trop sombre. De plus, les enfants/adolescents détestent en général les fins ouvertes.

Par la suite, les éditrices ont abordé des questions plus techniques concernant leur manière de procéder et leurs exigences. Elles nous ont rappelé que, contrairement à d’autres maisons d’édition, elles avaient un comité de lecture en interne, tous salariés, et ils étaient une quinzaine en tout ce qui expliquaient les délais pour recevoir une réponse de leur part après envoi d’un manuscrit. Pour la longueur du texte, les critères sont assez précis :
– 8-12 ans: 150-200 ksec (ksec = mille signes espaces comprises)
– Adolescents: 300-600 ksec

Les séries sont rarement les bienvenues surtout pour les auteurs débutants qu’elles ont appelé les « primo-auteurs » tout au long de la présentation. Éditer une série représente un engagement financier sérieux qu’elles ne sont pas prêtes à risquer pour un nouvel auteur. Elle rappelle également qu’il ne faut jamais présenter un livre d’un million de signes si on est nouveau dans le milieu éditorial en raison des corrections éditoriales qui peuvent leur prendre un temps considérable.

Leur processus éditorial est assez classique: lecture du début du texte qui suffit en général à renvoyer un mail de refus à l’auteur pour la plupart des manuscrits. La maison d’éditions ne retient que très peu de textes de nouveaux auteurs (aucun publié cette année par exemple). Il ne faut surtout pas envoyer en pdf chez eux, ils privilégient les envois en Word (.doc) et il faut intituler le document avec le titre du manuscrit et le nom de l’auteur. Ce sont des réflexions pratiques qui peuvent leur simplifier énormément la vie. Si le manuscrit est jugé intéressant, il passe en comité de lecture et il est lu par la majorité des gens du comité. Il est important d’envoyer le manuscrit entier terminé et non pas seulement le synopsis ou le tiers du manuscrit. Cependant, une des éditrices a pointé que, même si c’était pas nécessaire, elle appréciait énormément les gens qui envoyaient leur manuscrit avec un synopsis en pièce jointe en plus.

En ce qui concerne le déroulement du processus éditorial, les éditrices refusent généralement de signer le contrat avant d’avoir déjà reçu une deuxième (ou même une troisième) version du manuscrit corrigé suite à leurs commentaires. Elles le justifient par leur prise de risque financier mais il est important de rappeler, que tant que le contrat n’est pas signé, elles peuvent refuser de publier le roman même si l’auteur a passé un temps conséquent à travailler avec elles et à corriger le roman selon leurs souhaits éditoriaux. Il s’agit de leur procédure habituelle pour les nouveaux auteurs. De plus, elles déplorent le manque de professionnalisation en France par rapport à Outre-Manche. Cela leur permet cependant de s’assurer de leur coup. Seraient-elles aussi déçues si tous les auteurs même débutants imposaient leur conditions de travail et de salaires dès le début comme ce qui se fait Outre-Manche avec le système d’agents? Il est permis de douter mais en tout cas, les éditrices ont assuré que leur travail était de détecter des talents nouveaux et qu’elles le prenaient très au sérieux.

Finalement, lorsqu’un auteur est bien installé chez eux, elles n’hésitent pas à lui proposer des idées de scénario ou de pistes de roman qu’elles aimeraient explorer mais sans obligations. Elles sont particulièrement sensibles aux auteurs qui prennent le soin de décortiquer le processus, par exemple en lisant l’Anatomie du scénario de Truby.

J’espère que cette rencontre permettra aux auteurs de mieux comprendre les exigences du monde éditorial, c’est toujours extrêmement enrichissant de comprendre les différents points de vue.